Jazzaround Mag – Roland Binet

Cyclotonique est un duo constitué de Valentin Clastrier, joueur de vielle à roue moderne dont il a transformé le son moyenâgeux en un instrument au son moderne et du multi-instrumentiste (anches) néerlandais Steven Kamperman.

Homerecords a l’art de nous étonner en nous présentant des disques de musiciens jouant en solo ou des duos à tout le moins étonnants voire détonnants, du moins pour les mélomanes qui aiment serpenter par les chemins déjà battus. Ce duo aurait dû se produire à Huy le 7 octobre dernier, malheureusement, le concert fut annulé. Dommage, car il nous aurait permis d’entendre live ce duo avec Clastrier, vieux compagnon de route de Brel à la guitare et qui a choisi de s’exprimer sur le plan musical avec en main un instrument rarissime, et Kamperman, le cadet du duo, qui, lui, est connu pour sa participation au groupe germano-turc « Barana » avec lequel il s’est produit un peu partout dans le monde.

Le disque de près de 46 minutes est constitué de 14 morceaux, certains de moins de 2 minutes, d’autres entre six et sept minutes. Et, en leitmotiv tout au long 5 « Fabulo », des morceaux thématiques numérotés formant une série (cf. le titre du disque par ailleurs}.

Et la roue de la vie
Le morceau commence par des onomatopées sur un rythme bulgaro-turc, le genre d’encouragements rythmiques vocaux qu’on entend couramment dans certains airs de musique soufi (« Derviches Tourneurs », notamment). Ensuite quelques notes basses à la vielle puis Clastrier nous déroule un motif toujours sur un tempo à composante balkano-turque. Il joue des notes longues et riffs d’incantation. La sonorité de l’instrument, rappelle l’accordéon mais en plus épais et grave. On devine que le musicien {qui a joué avec Brel, rappelons-le !} n’est pas resté scotché dans un seul style parce que, parfois, il se permet des incursions modernes (ex. 01:50/02:11). Notons que dans ce trait, vers la fin (02:07/02:11), les notes le sont à l’arraché, leur imposant une très belle connotation contemporaine. Un formidable unisson avec Kamperman (> 02:26) mais ici la ligne est brisée et à mouture moderne. Le climat est extraordinaire et la mise en place plus que insurpassable. > 03:33, un solo de clarinette basse d’une sonorité lisse, avec une économie de moyens, mais efficaces. J’avoue d’emblée – et j’anticipe – que quand Kamperman joue dans les registres moyen et aigu des instruments qu’il maîtrise, d’une sonorité également lisse, il est parfois difficile de distinguer clarinette normale, basse, alto et soprano, surtout que la balance sonore n’a jamais gonflé les interventions en soliste sauf à de très rares moments. > 04:38, un crescendo de l’accompagnement à la vielle produisant des notes multiples tandis que le clarinettiste redouble de tension en jouant beaucoup d’aigus. Remarquons en passant, ce passage en trilles que jouent les deux instruments (05:08/05:13), avant de retomber pile sur une ligne moderne complexe (05:14). La coda (> 05:25) est un loop ou boucle que répètent les deux instrumentistes.

Un fabuleux bon morceau d’introduction du disque!

Fabulo 1 Éthérique
Le morceau commence par un la (un rien diésé) à la vielle à roue et au soprano, en parfait unisson. Une espèce de clin d’œil à ces moments en salle de concert quand s’accordent les instrumentistes de l’orchestre symphonique. Le climat du morceau quand il évolue sur le plan sonore est vite à la désolation avec des notes longues d’une tristesse éthérée. 00:37, un thème à deux voix, dont l’une est parfois volontairement fausse (cf. cette note infléchie au soprano 00:46) ; le morceau se meut ensuite dans une atmosphère dissonante.

Un morceau franchement original mais dérangeant et qui ne pourrait plaire qu’à des mélomanes avertis et sans a priori.

Viell’mania
D’emblée des sonorités basses, puis électroniques sur un tempo stable, les traits, un mélange de musique modale et contemporaine. Sur fond de pédale harmonique statique, le rythme va et vient en fonction des traits de la vielle électrifiée ou ayant subi un traitement post-enregistrement. Le produit musical n’est pas sans rappeler la musique celtique par l’itération et le feeling. > 01:37, le climat devient plus mouvant et sauvage à la vielle, tout en restant dans l’itératif et les boucles. Quelquefois, des dissonances sont utilisées en tant que moyen d’expression (ex. 02:10/02:20) avec la particularité ici de tons intermédiaires hors du l’échelle des sons tempérée. 02:38, un thème d’allure moderne est joué par Kamperman au soprano, en boucle et avec loop électronique. Les passages à l’unisson se succèdent; ensuite une pédale basse et des boucles (> 04:23). Kamperman nous décoche une intervention en solo assez brillante, au soprano avec parfois des effets klezmer/rom (ex. 05:08/05:09), voire free (05:27/05:48). L’accompagnement à la vielle reste exemplaire et obsédant tout au long du morceau qui voit en coda Kamperman accéder aux registres hauts de l’instrument par notes désespérées avant de redescendre en graves puis trilles aigus et de terminer par des segments à l’unisson (> 06:35).

Un morceau de bravoure, brillamment exécuté, faisant appel aux techniques modernes de loops et traitements électroniques, mais à la redoutable efficacité. Kamperman joue au soprano mais la sonorité lisse en registre aigu s’apparente souvent à celle de la clarinette basse.

Fabulo 2 Bucolique
Des sons disparates et pas du tout en harmonie, à la vielle et à la clarinette basse imposent un climat qui est tout sauf bucolique. Un climat sonore peut exprimer des émotions ou un feeling. Difficile d’imaginer ici Adam et Ève avant qu’ils soient chassés du paradis. On pense plutôt aux Juifs chassés du mont du Temple ou à la Shoah. Je comprends le procédé de prouver par son contraire, certes, mais, franchement, j’ai déjà entendu de meilleures évocations musicales.

Hostile et sauvage
Un tapis d’un accord au tout début, à la vielle, avant un cri instrumental par Kamperman et cela fait immédiatement penser au climat sonore de la bande du film turc Yol {cf. années 70}, ensuite (00:08), un tempo lourd, bien marqué, mélange de rythme bulgaro-turc et d’envoûtement rythmique tel qu’on le rencontre dans certains compositions hypnotiques de Magma, mais qui rappelle également les Derviches Tourneurs et la musique soufi. 00:29/00:30, cris de clarinette basse en suraigus déchirants, répétitifs, ensuite des grognements en tons graves (00:42/00:45, 00:48/00:59) parfois avec réverbération. Plus loin, le clarinettiste joue des tons détimbrés, faisant un peu penser à la sonorité du shofar (01:04/01:18). On entend des sonorités d’instruments à anches par couches superposées à certains moments, jouant d’une expressivité sauvage.

Le rendu sonore illustre pleinement un environnement hostile et sauvage avec, comme superbe toile de fond sonore, la vielle de Clastrier, sans laquelle, il faut le dire, les très bons effets de clarinette basse, extraordinaires de pertinence, seraient tombés à plat. Les deux compositeurs et instrumentistes savent aussi où et quand utiliser les moyens modernes de rerecording et d’utilisation de techniques de traitements de son.

11,5 °
Une mélodie enlevée en boucle et circonvolutions, de type celtique, à l’unisson (vielle et clarinette), ménageant parfois des espaces d’improvisation pour Kamperman avec des interjections aiguës et suraiguës (ex. 00:42/00:50) et des couches d’instruments surimposées. Un morceau dans le moule de ce qu’on entend lors de la Grande Parade de musique celtique à Brest. Un air en ronde et boucle dans lequel, après un interlude (02:14/02:20), le climat change et s’accélère (> 02:21), et on a soudain l’impression d’un 33 tours qu’on passerait en 78.

Un morceau peut-être agréable à faire, mais dont le résultat musical me laisse dubitatif.

Paradisdesrats
Des notes profondes à la vielle et des sonorités de clarinettes, le tout un rien rubato, et par après, on entend un beau motif descendant et lancinant de trois notes (démarrant à 00:46), qu’on entend ensuite en boucle, tel un leitmotiv. Kamperman joue par la suite des traits aigus sans phrasé linéaire, uniquement des sons, trilles, effets, mais sans aspérités contemporaines (flutters, grognements, growls, etc.).

Un morceau court mais illustratif du titre.

Cyclotonique
Pour commencer, des effets de musique électronique avec des riffs joués en loop et rythmés, d’un steady beat, la clarinette entrant par après dans la boucle (00:44), jouant des riffs, poursuivant ensuite en notes aiguës avec effets de free jazz (> 01:17) toutefois sans atteindre en rien la folie simultanément explosive et contrôlée d’un Dolphy, bien que le musicien néerlandais produise par moments des sonorités grognées et/ou infléchies (ex. 01:30/01:37). À un certain moment on entend avec plaisir une excellente intervention de Clastrier (01:53/02:18) s’approchant résolument de l’esthétique des violonistes maîtrisant l’idiome contemporain ou de jazz moderne, un passage de brio et virtuosité, avant que la boucle et les traits itératifs ne recommencent (02:59).

Un très bon morceau brillamment exécuté.

Fabulo 3 Gymnopédique
Un beat pour débuter implacable et rapide ensuite Kamperman à l’alto avec des coups de langue et la technique des plateaux puissamment claqués près des micros. Toutefois, la sonorité lisse et sans particularités sonores ne permet pas toujours de différencier l’alto du soprano voire de la clarinette basse, surtout, comme je l’ai écrit, qu’il ne privilégie pas tellement les registres inférieurs.

De l’art pour l’art, cependant; et même si j’y décèle certes de l’originalité, je n’y trouve rien de pérenne; peut-être une simple transition avant un plat de résistance.

Samsara
Pour entamer le morceau, un tapis de fond de coloration de synthétiseur et une ligne mélodique courte (6 notes) composée de sons longs est déclinée en loop lent, suivie d’un silence et d’une note basse d’une profondeur et beauté d’outre-galaxie. La deuxième fois, la clarinette s’y joint pour jouer à l’unisson ce motif simple mais beau. Admirons par la suite, ces deux notes modulées à la vielle avec un feeling un rien ternaire, qui instillent une tension et accélération (01:37/01:43); puis, le climat se modifie et on entend des sons contemporains, des notes disparates à la clarinette basse ainsi que des bruitages de fond et sons mécaniques. 02:15, retour à la boucle initiale à l’unisson après ce paysage musical de désolation nue et aride, mais cela ne dure pas, parce qu’un nouveau passage de sons disparates (03:23) lui succède pour être lui-même suivi par le loop d’origine et, ici, la clarinette domine.

On s’est déjà rendu compte depuis le début du disque, que les deux musiciens possèdent des concepts musicaux qu’ils traduisent en morceaux à structure et climats variables souvent réussis, parfois abscons.

Fabulo 4 Orphique
Pour commencer le morceau, un motif en staccato à la vielle, à la sonorité de musique moyenâgeuse, très rythmé, auquel se joint rapidement Kamperman d’une sonorité cristalline à la clarinette basse. Clastrier ajoutant parfois une note de basse (> 01:10) à l’accompagnement statique qu’il prodigue, avec une hausse de puissance à un certain moment.

Mais le résultat esthétique est décevant même si le morceau est bien fignolé et exécuté.

Tout va bien
Des sons très graves pour débuter ensuite des traits dissonants, courts, exhortatifs ou de dérision, à la vielle. Des motifs repris par après par Kamperman à plusieurs couches d’enregistrement superposées. L’intonation de la clarinette est très libre (> 01:26), tandis que Clastrier assure le rythme et le fondement harmonique du morceau, qu’on peut assimiler à un air de kermesse sur tempo moyen (120/140). > 02:15, Kamperman joue un trait à l’unisson avec Clastrier, mais ici aussi on entend plusieurs couches de sons de clarinette en rerecording tant pour les unissons que Kamperman joue que pour les segments qu’il improvise. Le compositeur de ce morceau, Clastrier, ne dédaigne pas les dissonances de temps en temps (ex. 02:43), et ce n’est pas une blue note, mais une belle dissonance bien volontaire.

Un morceau de pure dérision, plaisant et bien mis en boîte.

Fabulo 5 Bachique
Une explosion de tons au début, Kamperman au soprano en exergue, avec plusieurs autres voix exhortatives par couches superposées en appoint, produisant de longues notes sans phrasé linéaire, avec un contrechant à la vielle de notes longues ou de traits bizarres. Kamperman à l’avant-plan sonore surtout avec des effets free (ex. les trilles 00:30/00 46). On peut même déceler une influence de Braxton (ex. 01:08/01:14). En finale, une note sourde et basse, comme l’annonce d’un crépuscule de fin du monde.

Exclusivement free ce morceau est en vérité peu en rapport avec l’image à laquelle Hollywood nous a habitué quand il mettait en scène des bacchanales. On dirait écouter ici des bacchanales du côté d’Amsterdam du temps des flower people et quand le free sentait bon la bonne vieille liberté musicale recouvrée sur odeur de substances que le bon ton interdisait.

Rouages
De beaux tons sombres pour commencer, profonds, avec des notes d’ostinato lent, créant d’emblée un climat prégnant d’où émerge bientôt (>00 :34) la sonorité douce de la clarinette, également en notes prolongées sur accompagnement à la vielle statique de couleurs sombres et profondes mais superbes. Par moments, un changement infime dans le fond sonore d’accompagnement crée une légère tension (ex. 01 :20, 02 :00). La pureté diaphane et sans l’ombre d’un quelconque vibrato de la clarinette rappelle les meilleurs moments de clarinette solo du Quatuor pour la Fin du Temps de Messiaen.

Et, ce rouage, cette roue de la vie peut-être n’est-elle pas annonciatrice de la fin des temps, du temps, de notre temps ?

C’est court, concis, sublime.

Appréciation
J’ai beaucoup aimé ce disque et ce duo dans lequel le cadet des deux musiciens n’est pas nécessairement le plus moderne. D’emblée, on s’aperçoit qu’il y a de solides concepts musicaux à la base de ce projet et d’immenses moyens techniques pour les réaliser, car certains des thèmes ou loops ne sont pas nécessairement de petites ritournelles aisées de quelques notes; mais souvent des lignes sophistiquées et pour lesquelles une mise en place diaboliquement précise est requise. Clastrier est remarquable à tous les points de vue. Passer de Brel au contemporain requiert une force d’âme et un esprit d’une curiosité insatiable, que j’estime admirables. Kamperman est un fabuleux technicien et d’une sûreté tonale absolument remarquable. Si ses moyens techniques ne sont pas limités, j’ai un peu regretté qu’il ait surtout utilisé les registres moyen et supérieurs des instruments joués dans le disque, d’autant plus que les excellentes et parfaites prises de son auraient rendu toutes les tessitures des instruments y compris dans les tessitures basses.

Clastrier et Kamperman ont imaginé une musique thématique réussie dans l’ensemble. Pour la série numérotée des Fabulo, par contre, souvent ils ont joué sur les contrastes et contraires thématiques, au risque, parfois, de rebuter sur le plan musical. Même pour moi qui suis un inconditionnel du contemporain et free jazz.

De toute manière je salue la parfaite musicianship des deux musicien, leur originalité et conception globale du disque. On est ici dans l’art, et, même parfois dans l’art pour l’art.

C’est une réussite de deux grands artistes avec l’un et l’autre bémols mineurs à la clé.

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